L'insecte mâle et le cocon dans lequel s'abrite la chrysalide, qui produira la soie

La Route de la Soie en France

La soie
Vingt-sept siècles avant notre ère, l’empereur Jaune Huangdi, aidé par le dieu de la Terre, avait mis de l’ordre dans le monde chinois et le gouvernait sagement «sans un moment pour se reposer en paix». Ses deux frères surveillaient de près les barbares, un de ses ministres avait inventé l’écriture, un autre un système sexagésimal et un troisième l’art musical. Lui, élaborait le cérémonial. Quant à sa première épouse, Leitzu, elle avait observé le cycle complet de développement et de reproduction du bombyx du mûrier et enseignait à son entourage l’art de la sériciculture. Elle mérita de figurer au panthéon des divinités familières chinoises comme butaihou (patronne des éleveurs de vers à soie ». Voilà pour la légende.

Il est impossible de dater avec exactitude l’apparition de la soie en Chine. Certes, des fragments de soieries ont été découverts à Anyang et dans des tombes royales des Shang du XVIIème au XIème siècle avant JC, mais ce n’est que sous la dynastie des Han, deux siècles avant notre ère, que la soie prend sa place dans la vie courante chinoise. Initialement, la culture du mûrier, l’élevage des vers à soie du printemps et le tissage d’hiver sont entre les mains des femmes de la Cour. Elles sont des milliers qui, du Shandong au Henan, s’adonnent à la sériciculture et produisent de superbes soieries que les marchands de tradition tiennent pour «symbole du luxe et des dépenses inutiles». Mais l’usage de la soie suscite dans la noblesse et la haute société un tel engouement que le Liji (Mémoires sur les bienséances et les cérémonies) a dû en tracer les limites et rappeler les rigueurs du protocole impérial. Ce n’est que sous les Qing que les paysans auront le droit de porter des vêtements de soie. Les Han conservent le vêtement long (shen yi) qui comprend la robe (pao) pouvant être doublée ou ouatée, avec des manches larges ou étroites, le ru pouvant servir à la fois de chemise et de veste, remplacé par le ao en tissu épais. Ce sont les habits ordinaires que portent les honnêtes gens... y compris les princes, ministres et hauts fonctionnaires. Sauf en présence du Fils du Ciel, dans l’accomplissement des rites impériaux ou pour leurs fonctions officielles qui exigent le port des somptueux vêtements de cour convenant à leur rang et à l’exécution sans faute de leur participation.

Dans un souci vraisemblable d’identification de leur entourage, les empereurs Tang imposent aux mandarins la couleur de leur vêtement de fonction ; violet pour les trois premiers échelons, rouge pour les quatrième et cinquième, vert pour les sixième et septième, enfin bleu-vert pour les huitième et neuvième. Puis, avec les Ming, l’accessoire devient de mise. On doit avoir, cousu sur la poitrine, un carré d’étoffe brodée d’un des douze animaux réels ou fabuleux. La ceinture (shou) et le bonnet (guan) conservent leur signification emblématique. A la ceinture, une bande de soie brodée longue de 12 pouces et large de 3, on accroche une batterie de pendeloques de jade, de pierre précieuses, d’or et d’ivoire tenant lieu de badge, et le sceau officiel dans une aumônière dont on ne doit jamais se séparer. Ajoutons un fourre-tout pour la monnaie, les clés, le petit couteau et la pierre à aiguiser, enfin, le mouchoir en soie.

Les Chinois accordent beaucoup d’attention à la mode dans ses créations de nouvelles formes associées aux hiérarchies et leur donnent un nom. Il y aura ainsi le bonnet du guerrier, celui du juge, celui de la noblesse, ou mieux encore «de la communication céleste, de l’accession à la sagesse ou de la paix». Bien que conservateur avéré des traditions vestimentaires et autres coutumes, Confucius se montrera tolérant en la matière : « Les chapeaux de lustrine noire sont conformes aux rites, mais, aujourd’hui, tout le monde les porte en soie car cela coûte moins cher. Pour moi, je me conforme aux moeurs de la majorité ».

La mode chez les femmes est tout aussi codifiée. Au temps des Han, les concubines impériales, les femmes du palais ou de la haute société et les épouses des riches marchands portent robe longue, jupe, gilet, vastes manches et col croisé, faits de soie, de gaze, de brocart et autres étoffes précieuses, et elles y ajoutent abondance de broderies représentant les nuages ou les vagues de la mer, des motifs végétaux et animaliers, ou simplement des entrecroisements de figures géométriques... et la formule «selon vos désirs».

Quelques pièces de l’habillement féminin sont inspirées par le code des convenances dont un article décrète que «lorsqu’une femme rit, elle ne doit pas montrer ses dents ; lorsqu’elle est debout, elle ne doit pas s’appuyer à la porte ; quand elle marche, elle ne doit pas montrer son visage». Contraintes entraînant l’adoption d’une «vêtement de visage» (mianyi), de la voilette, du chapeau-vent ou du chapeau à rideau, et pour se dérober aux regards (ou jouer de la prunelle) de l’éventail rond de soie blanche, peinte ou brodée. Leur goût pour le maquillage n’en est pas atténué et fait appel au «jaune de front», au crayon à sourcils, au rouge à lèvres, aux fossettes décoratives de chaque côté de la boute et, préfigurant la «mouche» des élégantes du Grand Siècle, aux points rouges, aux lamelles d’or ou aux fleurs de prumus. A la faveur de grands travaux, de nombreux sites échappés à trois mille ans de pillage ont été mis à jour par les archéologues chinois au cours des cinquante dernières années. Parmi ceux-là, en 1973, à Mawangdui, près de Changsha au Hunan, l’ouverture de la tombe de la marquise de Dai, morte vers 168 avant notre ère. Trois chambres funéraires qui livrent un millier d’objets (boîtes à fards, écrans et paravents peints, instruments de musique, tasses en bois laqué, arbalètes, miroirs de bronze) et une documentation sans prix sur la vie quotidienne en Chine il y a 2 200 ans.

La soie triomphe à Mawangdui (comme à Mazhuan au Hubei) dans le chatoiement de quarante-six rouleaux de tissus multicolores, de robes, jupes, chaussures, chaussettes, mitaines, oreillers, en taffetas ou brocart velouté (jin), satin (bian), gaz (lup), avec broderies en relief en brun, gris, vermillon, pourpre, jaune, bleu, or et argent, dans un extraordinaire état de conservation. Mais la révélation la plus extraordinaire de cette tombe est l’écriture sur soie, matériau onéreux mais plus maniable que le bambou, pour la copie de manuscrits. On a ainsi découvert des traités de médecine, de divination et de physiognomonie (connaissance du caractère d’après la physionomie) appliquée aux chevaux, trois cartes géographiques (les plus anciennes découvertes en Chine) et une bannière funéraire illustrée comme guide dans l’au-delà.

Deux siècles avant notre ère, la somptuosité des soieries, brocarts, broderies, mousselines, tissés dans l’empire des Han que l’on appelle alors «le Pays des Serres» est connue au-delà des frontières. Assez en tout cas pour attiser les convoitises de turbulents voisins parmi lesquels les Xiongnu, ancêtres des Huns d’Attila, qui ont fondé un empire de la steppe. Pendant près de deux cent cinquante ans, ses rois, les Shanyu, ajoutent au butin de leurs incursions les cadeaux que leur envoie l’empereur de Chine en échange de la paix. Pendant plus de douze siècles, la soie sera par excellence le cadeau diplomatique chinois. Mais il y a aussi, depuis le IVème siècle avant notre ère, la soie du commerce avec les «Contrées de l’Ouest», les caravanes de marchands allant et venant par des routes où les soieries s’échangent contre l’or, l’ivoire, les pierres précieuses, les chevaux, et font apparaître un étalon-soie jusqu’à Palmyre et aux frontières de l’empire romain. Et l’itinéraire du sud-ouest par la Birmanie sera la grande voie de communication de l’Eurasie dont le contrôle a toujours été l’ambition des puissants.

La soie naturelle est encore symbole de luxe dans les années 1900. Puis la crise économique et les deux guerres mondiales annoncent son déclin. De nouveaux textiles font leur apparition, le vêtement à l’occidentale s’impose dans toutes les sociétés. Pendant quelques années, la révolution culturelle maoïste proscrit l’usage de la soie dans le pays qui l’a inventée, pour la remplacer par le bleu de chauffe unisexe.

En 1949, la production de filés n’est plus que de 1 800 tonnes, celles de tissus de soie de 50 millions de mètres. Dans les années 1990, elle dépasse 2 milliards de mètres, soit 60 % de la production mondiale, et plus d’un milliard de dollars à l’exportation. La sériciculture occupe 20 millions de familles rurales chinoises et 670 000 ouvriers.

Par Charles Meyer, spécialiste de l’Extrême-Orient,
in Historia, n° 648, décembre 2000.

A lire : Routes de la soie, de Jacques Anquetil, Lattès, 1992.
La route de la soie, de Luce Boulnois, Ed. Arthaud, 1963.


La larve du bombyx se nourrit exclusivement des feuilles du mûrier

Les mots de la soie

Le mûrier - Arbre indispensable à l’élevage séricicole. La larve du bombyx se nourrit en effet exclusivement des feuilles du mûrier qui fut « l’arbre d’or » des régions dévolues à la production du fil de soie en France. La plupart d’entre eux ont été arrachés dans les années 1950.

Le bombyx - Papillon de la famille des Bombycidés, dit Bombyx mori, dont la chenille produit un fil employé dans la fabrication de tissus. A l’origine, ce papillon était élevé autant en Chine qu’en Inde sur les contreforts de l’Himalaya, ainsi qu’en Perse, là où poussait le mûrier blanc, nourriture exclusive de la larve. Mais seule la Chine savait tirer un fil continu des cocons, alors qu’ailleurs on se contentait de les carder puis de les filer. L’animal est rapidement devenu si domestiqué qu’il ne peut survivre sans l’homme. La chenille a besoin d’être nourrie, et le papillon a des ailes trop courtes pour voler.

La graine - Tout part de la «graine», les oeufs, pondus à raison de 300 à 500 par la femelle du bombyx qui meurt peu après. Jadis, pour les faire éclore, on les plaçait dans des nouets de tissu fin que l’on entreposait au chaud. Généralement, en France, c’était l’oeuvre des femmes qui les portaient jour et nuit dans leur corsage ou sous leurs jupes afin de leur assurer une chaleur idéale et constante. On utilisera plus tard, en Cévennes notamment, des « castellets » à eau chaude. Ce sont des couveuses traditionnelles aux parois emplies d’eau chaude permettant de maintenir les graines à bonne température.

Le ver - Lorsqu’il naît, le ver mesure dans les quatre millimètres de long et sa seule occupation consiste à engloutir des feuilles de mûrier, jusqu’à atteindre une dizaine de centimètres et multiplier son poids par 10 000 en cinq semaines. Bien entendu, sa peau n’est pas assez élastique pour supporter cette incroyable croissance. Aussi le chenille subit-elle quatre mues successives.

L’âge - La vie du ver est divisée en cinq âges. Si chaque âge a ses propres caractéristiques, il n’en demeure pas moins que le ver passe son temps à se nourrir. C’est au cours du cinquième âge qu’il dévore le plus, au point qu’il faut l’alimenter en feuilles quatre fois par jour. Toutefois, sa boulimie diminue au bout d’une semaine et il perd sa couleur initiale pour devenir translucide.

L’encabanage - Les chenilles grimpent dans des supports placés sur les tables d’élevage et s’y installent en s’y arrimant par un fil. Mais elles mettent deux bons jours à trouver l’emplacement idéal, se tortillant dans tous les sens avant de se mettre en position pour filer et s’enfermer dans leur cocon, ce qui leur prend quatre jours environ. Il leur faut régurgiter entre un et deux kilomètres de fil. Ensuite, la métamorphose les conduit de l’état de chrysalide à celui de papillon.

L’étouffoir - Toutefois, l’homme ne les laisse pas passer à cet état final, car, en sortant de son cocon, le papillon perce ce dernier, hachant en morceaux le fil de soie continu dont il est constitué. On étouffe donc les chrysalides pour pouvoir récupérer intact le précieux fil, dans un étouffoir où passe de l’air chaud. Autrefois, on les plongeait directement dans un four à filer, bassine d’eau chaude qui permettait de dévider le fil de soie.

La pébrine - La maladie du ver à soie décima les élevages en France au milieu du XIXème siècle. Elle leur donnait une couleur de poivre (pèbre, en provençal). Lorsque Louis Pasteur découvrit un procédé permettant d’éradiquer la maladie, il était déjà trop tard pour vraiment relancer l’élevage.

Les autres producteurs - Le bombyx du mûrier n’est pas l’unique animal producteur de soie. D’autres papillons de la famille des bombycidés sont également séricigènes, appartenant notamment aux genres Antheraea qui donne la soie tussah ou Philosamia fournissant la soir eri. Mais on en rencontre aussi chez les larves de certaines guêpes, chez nombre d’araignées, comme l’épeire diadème qui, à Madagascar, a eu son heure de gloire grâce à la belle couleur dorée de son fil. Il existe encore une soie marine provenant du byssus, un paquet de filaments qui fixe certains mollusques lamellibranches sur le fond.

Jeanine Trotereau, historienne du patrimoine,
in Historia, n° 648, décembre 2000.

La transformation du cocon en étoffe

1) La récolte - Unique aliment du ver à soie, les feuilles du mûrier sont cueillies les unes après les autres et mises dans des sacs ou des paniers. Elles sont ensuite apportées aux vers à soie, répartis sur des claies superposées et bien aérées.

2) Le tri des cocon - Il faut éliminer les cocons tachés et ceux qui ne sont pas terminés.

3) Le chauffage - Les cocons destinés à la filature sont passés à l’air chaud afin de détruire les chrysalides avant qu’elles ne deviennent papillon. Dans la Chine ancienne, on tressait des claies avec des lames de bambou fendu et on les plaçait sur une sorte de châssis suspendu de chaque côté à des piliers de bois. Sous ce châssis, on disposait des réchauds remplis de charbon de bois. Aujourd’hui, les cocons sont d’abord ébouillantés, puis battus à l’aide d’une brosse rotative.

4) Le dévidage - Une fois les cocons placés dans de l’eau chaude, le dévidage concerne plusieurs cocons à la fois : la fileuse réunit plusieurs baves - de quatre à dix habituellement - selon la grosseur du fil qu’elle souhaite préparer.

5) Le moulinage - Après le filage, se place l’étape du moulinage consistant à tordre ensemble plusieurs fils de soie afin d’assurer leur solidité. Plus le fil est tordu, plus l’étoffe devient souple, mais plus la soie perd de sa brillance.

6) L’écheveau - On obtient ainsi la soie grège qui doit passer par le stade du décreusage avant de pouvoir être teinte. C’est un travail assez délicat qui consiste à éliminer les dernières traces de grès en faisant bouillir les écheveaux avec un dissolvant qui peut être tout simplement du savon de Marseille. Il ne restera plus qu’à passer à l’alunage, c’est-à-dire à imprégner la soie l’alun (voir « Dictionnaire de la broderie et des arts textiles ») afin qu’elle puisse recevoir la teinture.

7) La teinture - La teinture peut se faire sur le fil ou sur le tissu, l’essentiel, étant qu’elle soit « à l’unisson », c’est-à-dire reproductible selon les lots. Elle doit être fiable dans le temps et rester insensible aux lavages, à la lumière, aux frottements. Traditionnellement, la teinture était d’origine végétale, à base d’indigo ou de garance, par exemple. Au XIXème siècle, on découvre les colorants de synthèse, qui supplantent les colorants naturels.

8) Le séchage.

9) Le tissage - Toute cette incroyable technique aboutit au but ultime, le tissage. Celui-ci s’effectuait sur des métiers à bras jusqu’à l’arrivée des métiers Jacquard, au début du XIXème siècle, et l’essor de la mécanisation. Il fit de Lyon la plus grande ville soyeuse du monde, grâce à la remarquable qualification de ses ouvriers et à une créativité jamais démentie. Mais d’autres villes françaises, comme Tours notamment, eurent aussi leur renommée. Jusqu’à ce que la vorace chenille soit attaquée par la pébrine, maladie qui entraîna le déclin de la sériciculture. La soie française ne s’en remit jamais, d’autant que les coûts de production ne purent lutter avec ceux de la Chine qui exporte toujours une soie grège de grande qualité à des prix défiant encore toute concurrence. Aujourd’hui, 70 % de la production mondiale est chinoise. On donne l’appellation de soie à un tissu comprenant au moins 85 % de son poids en fil de soie. Il existe différentes qualités de soie. La soie artificielle est une étoffe réalisée à partir de cellulose ; ces fils, rayonne et viscose, donnent des tissus brillants comme de la soie mais, contrairement à elle, inflammables. La soie grège est une soie brute dévidée et filée : il faut environ 12 kg de cocons pour obtenir 1 kg de soie grège. La soie lavée est un tissu de pure soie traitée par abrasif chimique qui lui fait perdre son brillant habituel. La soie pure, estampillée 100 % soie, est intégralement réalisée en fils de soie. La soie sauvage est obtenue avec les bombyx autres que le mori. La soie stretch est un tissu de fils de Lycra gainés de soie. La bourrette est faite de déchets de soie, cardés et filés, trop courts pour donner la schappe. Le brocart est une étoffe de soie rehaussée de dessins brochés en fils d’or ou d’argent. La filoselle est un tissu qui mêle, tout à la fois, bourre de soie et coton. Le lampas est rehaussée de dessins tissés en relief.

Sur les chemins de la soie en France


La route de la soie en France

Nombre d’anciennes magnaneries se sont reconverties dans la démonstration aux visiteurs de leur techniques ancestrales.

Le parcours peut débuter lorsque la graine est mise à l’élevage, c’est-à-dire lorsque poussent les feuilles du mûrier, du printemps au début de l’automne. C’est le cas notamment en Ardèche, dans les environs d’Aubenas, au pays d’Olivier de Serres qui fit tant pour la culture du mûrier et le développement du ver à soie en France. On peut préférer le mas de la Vignasse, à Auriolles, où Alphonse Daudet passa ses vacances d’enfant et d’adolescent. Il s’agit de la maison des Reynaud, ses grands-parents maternels, qui élevaient des vers à soie, dévidaient le fil et en faisaient commerce.

Tout est resté en place et, chaque année, des vers éclosent et grandissent sur les traditionnels tables d’élevage étagées dans le seul but d’intéresser les visiteurs. Un four à filer d’antan est toujours sur la terrasse où, jadis, les jeunes femmes tiraient le fil grâce à leur escoubette. On peut découvrir aussi le château des Roure, à Labastide-de-Virac, qui, outre une salle dévolue au matériel d’autrefois, présente lui aussi la chenille à l’ouvrage, se nourrissant sans retenue, puis filant son cocon. Aux Mazes, à Vallon-Pont-d’Arc, c’est dans les murs même de l’ancienne magnanerie, fermée il y a une trentaine d’années et qui travailla pour les soyeux lyonnais, que l’on voit des larves du bombyx s’activer à dévorer leurs feuilles en produisant un crépitement semblable à une pluie d’orage.

De l’autre côté du Rhône, dans le département de la Drôme, une magnanerie ouvre ses portes à Saillans, permettant de se faire une idée du cycle complet de l’élevage du ver. A l’écart de cette région, il faut signaler une expérience intéressante, celle que mène Marie Foyer au Coudray-Macouard (Maine-et-Loire). Elle s’est lancée dans l’élevage du Philosamia cynthia ricini, dont la chenille produit la soie éri. L’avantage de cette dernière est de se nourrir de ricin, mais d’être également polyphage et d’accepter les feuilles de tapioca, de lilas ou de troène. Donc de ne pas être conditionnée par le cycle du mûrier. Le cocon étant ouvert à une extrémité, le fil est discontinu mais donne une soie très blanche. Pour la phase du moulinage, rien ne vaut une étape à l’écomusée du Moulinage de Chirols (Ardèche). Si l’usine contiguë ne peut se visiter - c’est top secret, crainte de l’espionnage industriel oblige - le musée, installé dans d’anciens bâtiments datant de 1820, est des plus instructif : tout le matériel est demeuré en place et la visite est conduite par des passionnés. Ainsi on y apprend que, s’il faut quatre baves pour faire un fil de soie, il est nécessaire de mouliner trois fils pour que le fil final soit assez résistant et puisse supporter le tissage. On y découvre notamment un rare moulin de bois datant du milieu du XVIIIème siècle avec lequel on moulinait la soie à 2 000 tours/minute. De nos jours, sur des machines modernes, pilotées par ordinateur, les fils peuvent subir deux millions de tours dans le même laps de temps ! Moulinage encore à l’usine Vernède à Asperjoc, en Ardèche toujours, où, dans une atmosphère chaude et humide de serre tropicale, on travaille la soie provenant des deux premiers producteurs de fil de soie du monde, la Chine et le Brésil. Car il reste tout de même à présent une quarantaine de moulinages en Vivarais sur les cinq cents qui fonctionnaient au XIXème siècle.

Pour observer les ouvriers tisseurs au travail, une visite aux établissements Bonnet à Jujurieux (Ain) est incontournable. Dans cette usine aux métiers traditionnels, on réalise le velours façonné sur fond de mousseline de soie. C’est fort bruyant, car les machines, modernes ou anciennes, claquent sans cesse.

En ce qui concerne le tissage, il faut gagner Lyon qui fut et reste la capitale incontestée de la soie, une ville phare pour les grands créateurs de mode. Rien de tel que de grimper « la colline qui travaille », la Croix-Rousse, qui, au XIXème siècle, retentissait du martèlement de ses milliers de métiers à tisser. La mécanisation est arrivée et les canuts ne sont plus qu’une dizaine à perpétuer le savoir-faire d’antan, travaillant d’ailleurs pour des tissages très particuliers destinés aux Monuments historiques ou aux grands couturiers. C’est le cas du plus emblématique d’entre eux, Georges Mattelon, qui pratique dans son atelier de 1860, aujourd’hui classé. Et s’ouvre aux visites, sur rendez-vous. A deux pas de là, Roger Cavaggio travaille lui aussi pour l’industrie du luxe, peignant sur soie de grands carrés de mousseline que les plus importantes maisons s’arrachent. Ce qui ne l’empêche nullement de faire visiter son atelier à tout un chacun, tous les jours, tandis qu’une boutique attenante propose tissus au mètre et foulards peints à la main.

Tout près, la Maison des Canuts se veut un conservatoire des traditions, où des démonstrations rappellent, s’il en était besoin, les gestes ancestraux des tisseurs, tandis que des salles d’exposition permettent de se familiariser avec les métiers à grande tire ou les métiers Jacquard. Au pied de la Croix-Rousse, à proximité de la place des Terreaux, c’est en poussant la porte de l’Atelier de soierie que l’on découvre la grande spécialité de Lyon qu’est l’impression sur étoffe. Il s’agit là d’impression au cadre, une sorte de grand pochoir que l’on passe sur le tissu, couleurs après couleur. Les motifs utilisés sont, soit traditionnels, soit des créations contemporaines.

Juste en face, une boutique propose des coupons venant des plus grandes maisons de Lyon, dont des exclusivités conçues pour les grands couturiers. On peut clore en beauté ce parcours soyeux par le musée des Tissus installé en l’hôtel Villeroy. A la collection de soieries lyonnaises du XVIIème au XXème siècle, s’ajoutent des pièces sassanides, des tissus de soie provenant des nécropoles égyptiennes, des soieries byzantines, italiennes, espagnoles, des ornements liturgiques. Les professionnels peuvent en outre y consulter un ensemble d’échantillons des soyeux lyonnais des XIXème et XXème siècles, ainsi que tout ce qui s’est fait en passementerie dans la même période.

Les adresses :

EN ARDECHE
Mas de la Vignasse - 07120 Saint-Alban-Auriolles - T. 04 75 39 65 07. Ouvert tous les jours d’avril à octobre.

Château des Roure - 07150 Labastide-de-Virac - T. 04 75 38 61 13. Ouvert tous les jours d’avril à septembre, de 10 à 12 heures, et de 14 à 19 heures.

Magnanerie des Mazes - 07150 Vallon-Pont-d’Arc - T. 04 75 88 01 27. Ouvert tous les jours de mai à septembre, sauf le dimanche, de 9 à 12 heures et de 14 à 18 heures.

Ecomusée du Moulinage - Pont de Veyrières - 07380 Chirols - T. 04 75 94 54 07. Ouvert de juin à septembre, tous les jours de 14 à 19 heures sauf le mardi.

Moulinage Vernède - 07600 Asperjoc - T. 04 75 37 41 43. Ouvert toute l’année sur rendez-vous.

AILLEURS

Magnanerie de Saillans - Le Collet - 26340 Saillans - T. 04 75 21 56 60. Ouvert du 1er mai au 30 septembre, tous les jours de 10 à 19 heures.

Atelier-Musée de la Soie - Place du 11 novembre – 26770 Taulignan - T. 04 75 53 12 96 / F. 04 75 53 13 00 - www.musee-soie.fr / info@musee-soie.fr Ouvert tous les jours : Juillet – août : 10h à 18h ; de septembre à juin : 10 h 12h30 – 13h30 à 17h30 ; week-end : 10h à 18h. Fermeture annuelle décembre et janvier. Groupes toute l'année sur rendez-vous.
Situé dans un magnifique village médiéval en Drôme provençale dont la soie était lindustrie prospère au XIXème siècle, l'atelier-musée vous fera découvrir ce merveilleux passé avec la vie sociale des ouvrières dans les moulinages.

Magnanerie du Coudray - Impasse Bel-Air - 49260 Le Coudray-Macouard - T. 02 41 67 91 24. Ouvert tous les jours sauf le samedi, de 14 à 19 heures, de Pâques à la Toussaint ; et tous les jours sauf le samedi, de 19 à 19 heures, en juillet et août.

Tissage CJ Bonnet - 12 Côte Levet - 01640 Jujurieux - T. 04 74 37 12 26. Ouvert tous les jours de 8h30 à 12 heures et de 13h30 à 17h30, sauf les jours fériés.

A LYON

Maison des Canuts - 10-12 rue d’Ivry - 69004 Lyon - T. 04 78 28 62 04.

La Boutique des Soyeux lyonnais - 20 rue Romarin - 69001 Lyon - T. 04 78 39 96 67.

Musée historique des Tissus et des Arts décoratifs - 34 rue de la Charité - 69002 Lyon - T. 04 78 38 42 00.

L’Atelier de Soierie - 33 rue Romarin - 69001 Lyon - T. 04 72 07 97 83. Ouvert tous les jours sauf le dimanche de 9 à 12 heures et de 14 à 19 heures.

Atelier de Georges Mattelon - T. pour RV au 04 78 30 50 18, ou à l’Office du Tourisme au 04 78 42 25 75.

Atelier Roger Cavaggio - 4 place Marcel Bertone - 69004 Lyon - T. 04 78 30 50 18 . Ouvert tous les jours de 9 heures à 12h30 et de 14 heures à 18h30 sauf le samedi matin et le dimanche. Fermé en août.

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